Triste et amer
constat : l'ingratitude et l'ignorance ont pris le dessus sur nous, les Géorgiens, et le destin est en train de nous punir sévèrement pour cela.

On se souvient encore
de la vague de manifestations pour l'indépendance qui avait submergé la Géorgie à
la fin des années 1980. Les contestations avaient emporté les masses populaires telles
des brindilles. Il en faut peu pour embobiner les gens : promettez leur de quoi manger et des biens gratis, et voilà qu'ils cessent tout net de réfléchir. “Dès que nous aurons un Etat indépendant et que nous pourrons bénéficier nous-mêmes de nos richesses inépuisables, nous vivrons heureux et
sans soucis,” voilà ce que pensait la majorité des Géorgiens.

Le "colonisateur" russe

“Et même si on ne
possédait rien, l'eau minérale de Borjomi [célèbre en Union soviétique] pourra à elle seule nous nourrir,” m'affirmait un ami écrivain. Et puis notre thé [très populaire à l'époque soviétique], et notre manganèse, le meilleur au monde, et notre vin, le plus savoureux sur terre ? Et nos agrumes, et nos wagons (que nous donnions presque gratuitement aux Russes et aux autres républiques soviétiques !), et notre acier et fonte ? Non, notre destin est de vivre comme des cheikhs arabes !

“Mais c'est la
Russie qui nous prend la part du lion de notre revenu national,” tel était le leitmotiv de la population.
Que faut-il faire ? Extriper de la mentalité géorgienne “l'occupant” et le “colonisateur” russe et devenir
indépendant. Beaucoup à l'époque s'étaient donc retrouvés la tête embrouillée.

Récemment, un
écrivain pestait dans une émission à la télévision : “Si la Géorgie a jamais perdu des territoires, c'est la Russie qui nous les a tous pris”. “Mais que dire alors de Tao-Klardjeti [royaume géorgien, aujourd'hui dans le nord-est de la Turquie, tombé sous les attaques des sultans turcs au XVIe siècle ; plusieurs monuments historiques géorgiens se trouvent sur ce territoire] et d'autres territoires qui font aujourd'hui partie de la Turquie ? Les aurions-nous peut-être offerts de notre plein gré ?” a rétorqué un historien. “Ces territoires faisaient partie de l'Empire byzantin et la Turquie en a hérité,” s'est énervé l'écrivain. Que Dieu protège la Turquie d'aujourd'hui, mais tous ces malheurs que les Ottomans ont causés à la Géorgie pendant des siècles, chacun doit en connaître au moins les grandes
lignes.

Oui, en 1801 la
Géorgie s'est rattachée d'elle-même à la Russie (je souligne : “rattachée”, et non “soumise” !) [Après la chute de Constantinople en 1453, la Géorgie orthodoxe s'est trouvée coupée du
monde chrétien, et pour survivre, a dû louvoyer entre ses deux ennemis de toujours, la Turquie et l'Iran. Les premières tentatives de rapprochement avec la Russie elle aussi orthodoxe, et l'espoir d'une aide russe, remontent au XVIe siècle.].

Pas d'école laïque avant le rattachement à la Russie

En 1878, la Russie a repris à la Turquie la région d'Akhaltsikh [région de l'actuelle Géorgie, à la frontière avec la Turquie] et l'Adjarie [région géorgienne au bord de la mer Noire, peuplée
de Géorgiens musulmans] et les a ramenées dans le giron de notre mère-patrie, la Géorgie. Et je rappelle qu'avant d'intégrer la Russie, la Géorgie s'était disloquée [en une multitude de petits royaumes rivaux] et sans la moindre perspective d'unification.

Comment a évolué la
Géorgie au sein de l'Empire russe puis de l'Union soviétique ? Au XIXe
siècle, les nobles de la Géorgie occidentale se sont soulevés pour exiger les mêmes droits
que la noblesse russe. “Très bien, rédigez une pétition et signez-la,” fut la réponse. Un hobereau géorgien sur dix seulement étant en mesure de parapher la pétition, les neuf autres ont mis une croix.

Avant le rattachement
à la Russie, il n'existait aucune école laïque en Géorgie. En 1802, la première a été inaugurée, puis toute une série de lycées et écoles à Tbilissi et dans d'autres villes. Si bien qu'en 1830, on recensait
déjà 90 écoles publiques dans le pays, sans compter les écoles privées. Vers le milieu du XIXe siècle, journaux et magazines officiels et privés prospéraient, sur tous les thèmes (littéraires, sociaux, culturels, de jeunesse). Des théâtres ont été bâtis dans toute la Géorgie. Grâce à l'éducation et à la littérature nationale florissante, la conscience nationale s'est forgée. Les enfants méritants de la nation, après avoir obtenu une formation supérieure en Russie, ont jeté les bases de notre culture moderne.Hitler n'était pas venu pour distribuer des bonbons

La Géorgie a ainsi pu
se reposer des guerres incessantes [avec ses voisins musulmans] et le peuple
géorgien a survécu, physiquement parlant !

Il serait indécent de
rappeler à quel point la culture, l'économie, les sciences, le sport géorgiens se sont développés pendant la période soviétique. Nos écoles linguistiques, historiques, mathématiques, biologiques, philosophiques, notre théâtre, notre cinéma et notre football étaient connus dans le monde entier.

Et maintenant, que
les hommes honnêtes osent affirmer, la main sur le cœur, que tout ceci aurait été possible sans l'aide de la Russie.

Nous, les Géorgiens,
nous avons contribué à la victoire sur l'Allemagne nazie. Mais aurions-nous pu arrêter les hordes nazies [aux portes du Caucase en 1942] sans l'aide du peuple russe ? Aujourd'hui, nos ingrats affirment que les 700 000 Géorgiens qui ont péris dans cette guerre [sur unepopulation totale de près de 3 millions] ont perdu la vie dans “une guerre étrangère”. Pensent-ils peut-être que Hitler voulait nous envahir
pour nous distribuer des bonbons ?

L'ingratitude ronge
notre conscience depuis le développement du mouvement national dans les années 1980-1990, mais le phénomène a atteint son apogée aujourd'hui. Qui reste moralement vigilant doit se lutter contre cette agression immorale qui vise la mémoire historique. Si nous ne le faisons pas aujourd'hui, les générations futures grandiront avec une conscience nationale déformée. Et en un clin d'œil, notre nation se trouvera dans la gueule d'un [nouveau] crocodile.

Zourab Tsoutskiridzé Professeur, Membre de
l'Académie de l'Education de Géorgie

http://www.courrierinternational.com/article/2013/08/08/les-georgiens-ces-ingrats